INTERVIEW – Keny Arkana : « Je suis pour les droits de tout le monde »

Les médias te présentent souvent comme « une contestataire qui fait du rap » et non comme une rappeuse. Quelle est la différence entre les deux pour toi ?

Les médias ont beaucoup utilisé cette phrase qui est extraite de mon premier album « Entre ciment et belle étoile« , mais je ne me suis jamais auto-proclamée comme telle. Cette phrase veut dire que ma priorité est de mettre mon art au service des causes qui me tiennent à cœur. Mais je suis aussi une enfant du rap, j’ai grandi là-dedans, j’ai fait mes classes et je ne suis pas arrivée en touriste.

Cette étiquette t’a-t-elle desservie ou écartée des médias ?

Je n’ai jamais vraiment voulu entré dans le jeu des médias. Quand j’ai sorti « La rage »  il y a dix ans, de nombreuses télés voulaient m’inviter, et j’ai souvent refusé. Les mass media, même pas en rêve ! Je n’ai jamais été ambitieuse ou eu la volonté de sortir des disques. Si je peux être utile et toucher des gens, tant mieux. C’est surtout le bouche-à-oreille et les concerts qui fonctionnent, et non les médias. Parce que le jour où ils ne te suivent plus, tu n’as plus personne. Matraquer les gens via la radio n’est pas dans mon état d’esprit. Sans aucune prétention, je préfère mettre ma musique au service de choses que j’estime justes. Je ne connais pas le show-biz et ce monde ne m’intéresse pas.

On peut aussi lire que tu es altermondialiste, anticapitaliste, anarchiste, révolutionnaire, anticolonialiste… Comment te définis-tu vraiment ?

En fait, c’est encore une étiquette, mais je suis juste une humaine qui fait de la musique, qui a des idées et qui essaie de les partager.

J’ai participé à des forums altermondialistes à Porto Alegre ou à Bamako et il peut y avoir de tout, même des fachos. C’est un mouvement hétéroclite, qui rassemble des personnes aux idées très différentes.

On dit aussi que je suis anarchiste, mais ce n’est pas le cas. Déjà si j’étais vraiment anarchiste, je n’aurais peut-être pas mis des CDS en vente dans les bacs. En plus, même si je n’ai pas de religion, je suis croyante, et ça, c’est compliqué pour les anars !

Je pense que la solution est l’autonomie et l’autogestion. Plus les gens se constitueront en réseaux, créeront des villages ou des espaces, plus cela permettra de fonder de nouvelles sociétés à échelle humaine. Je crois au changement par le bas et non par le vote ou par le fait de renverser l’Etat. C’est à nous de construire le monde de demain. Le système sera alors déséquilibré et tombera de lui-même, car sans nous, il n’est rien. Tout ça n’est pas utopique, c’est dans l’air du temps. Beaucoup de jeunes retournent à la terre et construisent leur village ou leur organisation de leurs propres mains.

Dirais-tu que ton rap est politique ?

Mon rap est humain. Je ne fais pas de dissertation politique, et tout passe par un prisme émotionnel ou spirituel. Si on parle de politique au sens organisation de la cité, alors oui. Mais tout est politique, sourire à quelqu’un qui fait la manche l’est aussi. En tout cas, je ne suis pas une politicienne et n’en serai jamais une. Je suis une artiste du peuple. Mes morceaux racontent ma vie mais n’entrent dans aucune case politique. En plus, aujourd’hui je ne me reconnais dans personne politiquement parlant. Hormis dans le mouvement zapatiste.

Quatre ans après ton dernier album « Tout tourne autour du soleil« , tu viens de sortir un nouvel EP intitulé « Etat d’urgence« . Qu’as-tu fait pendant ces quatre ans d’absence ?

En 2013, j’étais en tournée et après je suis partie au Mexique, où j’étais invitée dans le cadre d’un projet zapatiste. Ca devait durer quelques semaines mais en fait je suis restée un an. Je suis revenue en France fin 2014. Je vis toujours à Marseille dans le même quartier et côtoie les mêmes personnes. J’ai fini « Etat d’urgence« , après avoir réglé des histoires personnelles et m’être remise à l’écriture.

Tu as choisi de mettre le EP en vente à prix libre. Pourquoi cette démarche ?

J’avais envie de tester le principe de prix libre depuis longtemps. De plus, je n’avais pas forcément envie de mettre cet EP en vente dans les bacs. En France, le fait de donner aux gens est très mal compris. La gratuité est perçue comme synonyme de travail bâclé ou sans valeur. Alors, c’est une manière de laisser les gens lui donner la valeur qu’ils veulent ou aussi de se le procurer gratuitement (ils ne sont pas obligés de donner de l’argent pour le télécharger.) Je ne m’attendais pas à grand-chose, mais je suis très agréablement surprise. Les gens se montrent très généreux, même s’ils réclament aussi souvent le CD !

Que penses-tu de la scène rap actuelle en France et de la place que les femmes y occupent ?

Je trouvais plus de profondeur et d’émotion dans le rap des années 1990. Le rap actuel manque un peu de fond et de message, peu importe lequel.

En voyageant, j’ai rencontré plusieurs artistes sud-américains. Là-bas, le hip hop a une portée sociale et est perçu comme un moyen de véhiculer un message ou d’amener nouvelles idées.

Le rap français est tourné sur le business, ça fait un moment que le rap game a tué le hip hop. Ca fait environ trente ans que l’industrie du disque rap est puissante. Ce n’est pas le cas dans tous les autres pays.

En France, le hip hop est toujours hyper mal vu, boycotté ou jugé comme une sous-culture dans les médias, alors que c’est la musique la plus écoutée. Quand on regarde les meilleures ventes de disques, on ne trouve que des artistes de rap, et pourtant on ne les voit pas à la télé.

Te considères-tu comme féministe ? Pourquoi ?

Féministe non, mais anti-patriarcale, oui. Je trouve que certaines organisations féministes peuvent être hyper agressives et excluantes du masculin avec beaucoup de discussions dans des espaces non-mixtes. C’est dommage car les mecs aussi souffrent du patriarcat, ce n’est pas facile pour eux non plus.

Il existe plein de féminismes différents, mais j’ai rencontré de nombreuses féministes radicales et je trouve qu’elles avaient beaucoup de haine et de rancœur. Je ne pense pas que la solution soit dans le fait d’inverser la tendance. Je sais que chaque extrême appelle son contraire, mais le juste milieu c’est bien aussi. Je ne suis pas pour l’exclusion, je pense qu’il faut réfléchir tous ensemble, discuter et se comprendre.

Bien sûr, je suis pour les droits de tout le monde, des femmes, des enfants, des animaux, je suis pour la justice, ou plutôt pour la justesse, pour toutes les minorités.

Qu’écoutes-tu en ce moment ?

J’écoute énormément d’instrus, du rap mais aussi tous styles de musiques. Je ne pourrais pas citer un nom en particulier, mais je me tiens au courant de tout ce qui sort.

Quels sont tes projets à venir ?

Je travaille sur « L’esquisse 3« , l’album que j’avais mis entre parenthèses pour faire « Etat d’urgence« . Après, je recommencerai les concerts et repartirai en tournée  partout dans le monde.

Que penses-tu de Madame Rap ? Des choses à changer/améliorer ?

Je ne suis pas hyper connectée – dans mon quartier on m’appelle la préhistorique – donc je n’ai pas encore regardé, mais je trouve l’idée hyper intéressante !

Retrouvez Keny Arkana sur son siteFacebook, et YouTube.

Éloïse Bouton

Read the interview in English here.

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